Dimanche 16 novembre 2008
Vivre le deuil d'une personne qui s'est suicidée
(Réflexion du Père Jean du Mesnil*)
Plus encore que pour l'accompagnement d'autres deuils, accompagner le deuil d'une personne qui s'est suicidée demande d'être vigilant à ce que ressentent les
survivants. Chaque situation est unique. Personnellement j'en distingue trois, en ordre croissant de violence :
- On savait cette personne dépressive et, avec elle, on avait pris conscience qu'il ne s'agissait ni de mauvaise volonté, ni de paresse, mais vraiment d'une maladie de son psychisme : elle était
prise dans le "vertige de la mort". Après ce combat mené avec elle, le deuil est presque vécu comme la fin d'une longue maladie.
- La personne s'est laissée glisser dans la rivière ou endormir par des médicaments. Elle ne trouvait pas de raisons d'aimer la vie et se sentait trop seule, même si beaucoup se préoccupaient
d'elle. Son suicide semble vouloir dire :"Oubliez-moi..."
On n'a pas su lui faire comprendre qu'on tenait à elle.
- La mort violente par pendaison dans un lieu choisi semble faire reproche aux survivants :"Voilà ce que vous avez fait de moi !". Il faut alors recevoir ce message et le traduire en
mots. Mais ce n'est pas parce qu'il est mort que le défunt avait raison. Il y a une part d'injustice dans son reproche.
Selon ces cas, on peut aider les survivants à dire ce qu'ils n'ont pas pu dire au défunt. Même s'ils n'entendent plus ses paroles, lui entend les leurs avec un coeur guéri. "Maintenant, là où
tu es, tu vois bien que nous t'aimions !". Mais cela ne peut se faire que si on peut lui dire toute la colère que l'on ressent pour ce qu'il nous a fait.
Il faut aider aussi chacun des survivants à dire ce sentiment de honte et de culpabilité qui pèse sur la famille, à cause du jugement social. On peut chercher ensemble jusqu'où on va pouvoir dire
ce qui s'est passé, trouver des mots justes. Car rien n'est plus traumatisant que les non-dits. Et puis, il faut aider à recevoir un pardon du défunt et à vivre une réconciliation avec Dieu.
Parce qu'ils gardent présentes à l'esprit des images du corps noyé ou pendu, les survivants, parfois, craignent une "contagion" de suicide. Il est bon alors de se raconter ce que le défunt a vécu
de positif : sa vie ne se résume pas à ces dernières images. Enfin, le suicide est une protestation contre ce qu'il y a d'invivable dans ce monde. Nous avons à entendre ce cri et à nous mobiliser
pour plus de justice, plus de bienveillance....La mort de quelqu'un est toujours un appel à la conversion. C'est cela qui permet de donner du sens à une mort insensée.
* Le père Jean du Mesnil, du diocèse de Séez, dans l'Orne, est habitué à accompagner des personnes endeuillées après un suicide.
Un très beau poème
écrit par le Père André-Marie
Il croyait plus
Au « je veux » de la volonté
Qu’au « tu dois » du destin.
Alors, il décida volontairement
De se mettre en points de suspension
Et de se libérer du temps.
La vie avait, pour lui, décidé
Une autre façon d’exister.
Dans cette décision,
Personne d’autre
N’était mis en cause
Que lui-même et son mystère.
Ses désirs de vivre
S’amenuisèrent irrémédiablement
En besoin d’exister.
Sa souffrance intérieure
De subir la vie se muta
En envie de liberté infinie.
Ce n’était pas un geste final
Mais une porte ouverte
Sur le mystère de sa Vie.
Il prit donc un billet aller
Et se mit en partance.